Une petite musique venue des Etats-Unis s’est glissée dans les couloirs des entreprises françaises : « Fin du télétravail, cohésion de groupe, productivité. La Société Générale par exemple est passée de 2 à 3 jours de télétravail par semaine à un seul pour répondre à la nécessité « d’interagir, d’échanger, y compris de façon informelle, pour renforcer chaque jour notre culture et notre unité autour d’ambitions stratégiques partagées et de défis opérationnels surmontés ensemble ». Mêmes raisons mêmes effets chez JCDecaux. Chez Iliad, maison mère de Free, le nombre maximal de jours de télétravail chaque mois est passé de huit à six. À cela s’ajoutent des restrictions telles que pas plus de deux vendredis en télétravail par mois et l’interdiction de télétravailler deux jours consécutifs.
À chaque fois, les mêmes arguments d’un côté et de l’autre. Les directions estiment que le télétravail nuit à la dynamique d’équipe et à la productivité. Les salariés, en grande majorité, défendent le télétravail qui offre plus de flexibilité et un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Alors que penser de l’impact du télétravail sur la productivité et sur la cohésion ?
Un bilan positif du côté des salariés et une performance améliorée
Une méta-analyse récente de Ravi S. Gajendran, Ajay R. Ponnapalli, Chen Wang et Anoop A. Javalagi, Personnel Psychology, 2024, 77 (4), 1351-1386) a synthétisé les résultats de pas moins de 162 études, interrogeant plus de 78 000 salariés. Trois enseignements sont à tirer de ces résultats.
Du côté des salariés, le télétravail développe l’autonomie en leur permettant de mieux s’organiser, de réduire les interruptions et de gagner en flexibilité. En revanche il accroit le sentiment d’isolement qui se traduit par une perte de lien social, une difficulté à se sentir intégré dans l’entreprise, ou la peur d’être écarté de certaines opportunités.
Le télétravail conserve toutefois une valeur positive aux yeux des salariés qui sont satisfaits de son impact sur leur travail.
Pour ce qui est des entreprises, les résultats de l’analyse montrent que le télétravail ne nuit pas à la performance, au contraire ! Les managers constatent souvent que les télétravailleurs produisent plus et ils sont mieux évalués par leurs supérieurs. Cela s’explique notamment par la réallocation du temps de transport, une partie de ce temps étant « réinvestie » dans le travail. Cette réallocation est particulièrement marquée chez les salariés français.
Un autre paramètre à prendre en compte par les entreprises qui cherchent à retenir leurs talents : la fidélité. En effet, le télétravail s’accompagne aussi d’une baisse des intentions de départ. Pour le professeur de stratégie à l’Essec, Jérôme Barthélemy, dans une tribune au « Monde », le télétravail ne nuit pas à la performance des salariés. Mieux, il accroît leur niveau d’engagement. Enfin, selon une étude du ministère du travail il serait même associé à une meilleure santé des salariés.
Une exception française ?
Parmi les pays d’Europe, la France se distingue par son opposition marquée au télétravail, contrairement à la plupart des autres pays européens. Le télétravail concernait 22 % des travailleurs en Europe en 2023, et il n’existe pas, parmi les pays européens, d’opposition aussi frontale et unilatérale que celle de la France. En novembre 2023, malgré presque quatorze mois de négociations, le Medef a anéanti l’espoir d’obtenir une directive européenne sur le télétravail et le droit à la déconnexion.
Cette résistance, portée par le patronat, a déclenché plusieurs mouvements sociaux, même dans des entreprises qui n’en avaient pas l’habitude, comme chez Ubisoft. L’injonction de retour au bureau met pourtant en exergue les contradictions du patronat : les locaux ne peuvent accueillir tous les salariés, alors même que la réduction des espaces (et donc des coûts immobiliers) a été permise par le télétravail.
Inscrire le télétravail dans la loi ?
À l’inverse, en Australie, la Première ministre de l’État du Victoria, veut inscrire le droit au télétravail dans la loi.
Du côté des patrons australiens, la nouvelle a aussitôt suscité une levée de boucliers quasi unanime. Ces derniers dénoncent une mesure inutile, voire nuisible à laquelle le gouvernement devrait renoncer.
Mais la Première ministre travailliste Jacinta Allan tient bon, considérant que le télétravail est “bénéfique pour la vie de famille et pour l’économie”. Des chercheurs australiens lui donnent plutôt raison : d’après leurs enquêtes, les salariés qui travaillent la moitié du temps à domicile effectuent un peu plus de 9 % d’heures en plus par semaine que ceux qui travaillent au bureau à temps plein. Un chiffre qui peut aller jusqu’à près de 20 % pour ceux qui travaillent à distance à temps plein. Contrairement aux clichés véhiculés, le télétravail ne traduit donc pas un désengagement des salariés. Il correspond plutôt à un besoin d’adaptation à des conditions de vie et de travail dégradées et est considéré comme un nouveau droit social. Le refus des entreprises de reconnaître les bénéfices du télétravail est alors vécu comme une rupture de confiance par des salariés qui se disent inquiets, déstabilisés et trahis.


