Les vagues de chaleur redessinent la carte française des vulnérabilités. Elisabeth Laville, fondatrice du cabinet Utopies, met en lumière, dans une tribune au « Monde », trois défis que doivent affronter gouvernement et entreprises : adapter les conditions de travail, répondre aux défis liés à l’alimentation et protéger les populations les plus fragiles.
Publié le 28 juin 2026
D’une vague de chaleur à l’autre, une question émerge dans le débat économique français : comment allons-nous continuer à vivre, travailler, produire, nous nourrir et protéger les plus fragiles dans un monde où les températures peuvent monter à 45 ºC ou 50 ºC ? Longtemps, la crise climatique a été pensée principalement comme une question environnementale. Puis comme une question d’énergie et de carbone. Elle est de nouveau en train de changer de dimension pour s’imposer désormais comme une question de continuité économique, sociale et territoriale.
Car si 4 ºC supplémentaires suffisent à conduire à l’hôpital nos corps (dont la température moyenne est de 37 ºC), quels effets auront 4 ºC de plus en moyenne sur notre planète (dont la température moyenne est de 14 ºC)? Et quel impact auront ces degrés supplémentaires, auxquels pourront s’ajouter ponctuellement 10 ºC ou 15 ºC, lors des épisodes extrêmes, sur une économie dont les bâtiments, l’organisation du travail et les systèmes agricoles sont calibrés pour fonctionner de façon optimale jusqu’à 25 ºC environ, et commencent à se dégrader sensiblement au-delà de 30 ºC ?
Si l’on regarde les choses en face, les épisodes de chaleur extrême ne perturbent plus seulement nos vacances ou nos habitudes estivales. Ils désorganisent déjà le travail, l’agriculture, les transports, les soins, l’école, la logistique ou l’alimentation. Selon l’assureur Allianz Trade, les vagues de chaleur de juin et juillet 2025 auraient ainsi coûté à la France jusqu’à 0,3 point de produit intérieur brut (PIB) (environ 9 milliards d’euros), et 0,5 point à l’Europe. A titre de comparaison, les économistes de l’assureur estiment qu’une journée à plus de 32 ºC équivaut économiquement à une demi-journée de grève. Une étude de la Banque centrale européenne en 2024 montre que les effets économiques des canicules continuent à se faire sentir lorsque les températures redescendent : quatre ans après une vague de chaleur, par effet ricochet, certaines régions européennes enregistrent encore une activité économique en recul de 1,4 point de PIB.
Autrement dit : la chaleur extrême n’est plus un risque ponctuel et exceptionnel, concentré sur la Méditerranée. Elle devient une variable structurelle, un facteur durable de fragilisation économique partout en France. Le nombre de départements dépassant trois jours par an au-dessus de 35 ºC (en moyenne au cours d’une décennie) devrait être multiplié par cinq, passant de 4 en 2030 à 20 en 2050. Et les départements connaissant plus d’un jour par an au-dessus de 35 ºC passeraient de 22 en 2030 à 51 en 2050 – dans le Sud-Ouest, le Centre et une partie de la façade atlantique, où les bâtiments et les activités sont souvent moins préparés.
Au travail, « cols secs » et « cols humides »
Le premier front de cette nouvelle économie de la chaleur est celui du travail – et les métiers en première ligne sont déjà identifiables : ouvriers du bâtiment et des travaux publics (BTP), agriculteurs et viticulteurs, livreurs et personnels de logistique, mais aussi cuisiniers de la restauration collective ou commerciale. A l’échelle nationale, près d’un quart des emplois appartient ainsi à une catégorie exposée ou très exposée à la chaleur.Mais la vulnérabilité est loin d’être répartie uniformément sur le territoire : demain, certaines régions cumuleront une forte concentration de ces métiers et une multiplication des jours de chaleur extrême. A Paris, plus de la moitié des emplois (50,6 %) appartient ainsi à la catégorie la plus protégée face à la chaleur, contre seulement 21 % dans l’Aude. Et, à l’inverse, les emplois les plus exposés représentent 14,6 % des postes dans l’Aude, contre seulement 5,2 % à Paris. Dans 17 départements français, plus d’un emploi sur dix appartient déjà à cette catégorie particulièrement vulnérable.
Pour comprendre concrètement l’impact de la chaleur sur l’économie, il ne suffit pas de regarder où il fera le plus chaud, mais aussi ce que la chaleur rencontrera sur chaque territoire : une métropole tertiaire, un bassin agricole, une région viticole ou une plateforme logistique ne réagiront pas de la même manière à un même épisode caniculaire. D’ici à 2050, dans l’Hexagone, 12 départements cumuleraient à la fois plus de trois jours par an au-dessus de 35 ºC et plus de 10 % d’emplois très exposés. Certains territoires, comme la Marne, présentent un taux significatif d’emplois potentiellement très exposés (14,4 %) : son climat actuel reste tempéré, mais l’économie y repose largement sur des activités exercées en extérieur – viticulture champenoise, grandes cultures céréalières, mais aussi BTP, carrières, logistique et industrie.
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Pas étonnant, dans ce contexte, qu’on entende parler d’un nouveau clivage social entre les « cols secs » et les « cols humides » (ne recoupant que partiellement celui, plus traditionnel, des cols blancs et des cols bleus) : les « cols secs » sont ceux qui pourront continuer à travailler dans des environnements protégés, climatisés, flexibles et numérisés ; les « cols humides » sont ceux dont l’activité dépendra d’un effort physique exposé à des températures de plus en plus difficiles à supporter. Car le choc climatique ne modifiera pas seulement nos paysages ou nos modes de consommation, mais aussi, comme en cette fin juin, le travail lui-même : horaires décalés, travail nocturne, interruptions d’activité, nouvelles règles de protection, évolution de la productivité et de la pénibilité. Au-delà du nombre de métiers exposés, la capacité d’un territoire à mettre une part importante du travail à l’abri devrait aussi faire la différence.
Transformation des identités agricoles
Le deuxième front économique est celui de l’alimentation. Là encore, la géographie compte autant que le climat. Dans les principaux départements viticoles français, le nombre moyen de jours au-dessus de 35 ºC pourrait atteindre 3,4 jours par an en 2050, soit presque deux fois la moyenne nationale. Plus largement, d’ici à 2050, 65 départements changeraient d’au moins deux « crans climatiques » sur l’échelle internationale utilisée pour déterminer quelles cultures sont adaptées à un territoire – au point de remettre en question une partie de ce qui a façonné leur identité agricole.
La question ne concerne donc plus seulement les rendements, mais bien la transformation progressive des conditions mêmes dans lesquelles certaines productions pourront continuer à exister. Car tous les volets de l’agriculture pourraient être affectés : des grandes régions céréalières qui produisent le blé, première culture française – la canicule de 2003 a diminué la production de céréales de 21 % en France –, aux bassins spécialisés dans des produits du quotidien comme la pomme de terre, en passant par les territoires d’élevage bovin. La quasi-totalité des départements de la façade atlantique (Finistère, Morbihan, Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique, Vendée…) passeront ainsi d’une zone tempérée fraîche à une zone quasi subtropicale en 2050 – de sorte, par exemple, que la filière laitière bretonne, première filière nationale, sera dans une zone climatique proche de l’actuelle côte méditerranéenne.
Ici aussi, l’impact est bien plus large qu’on ne l’imagine spontanément. La chaleur menace certes les récoltes, mais elle affecte aussi les pâturages, les ressources en eau, le bien-être animal, les rendements (ce qui touche les revenus des agriculteurs, mais aussi les prix et le pouvoir d’achat du reste de la population), la logistique et les chaînes du froid. Dans un monde à 50 ºC, la question alimentaire ne sera plus seulement agricole, mais aussi énergétique, logistique et territoriale.
Nouvelle géographie de la vulnérabilité
Enfin, le troisième front, qui est humain avant d’être économique, est celui des populations les plus vulnérables. On le sait, les personnes âgées de plus de 75 ans sont les premières victimes de la chaleur. Le premier grand choc climatique de ce siècle fut la canicule d’août 2003, qui tua entre 15 000 et 20 000 personnes en quelques jours, principalement des personnes âgées dans les Ehpad ou isolées à leur domicile.
Deux décennies plus tard, la question n’est plus vraiment de savoir si cela peut se reproduire, mais comment une société plus âgée, plus urbaine et plus chaude se prépare à ces épisodes qui seront plus fréquents. Sur les 7 525 maisons de retraite de France métropolitaine, 56 % seront situées en 2050 dans des départements connaissant en moyenne plus d’un jour par an au-dessus de 35 ºC, et 25 % dans des départements dépassant les trois jours par an. Et les personnes âgées ne sont pas les seules victimes. Les très jeunes enfants, dont les capacités de thermorégulation sont encore limitées, ainsi que les personnes sans domicile fixe figurent également parmi les populations les plus exposées.
Finalement, ce que dessinent les chiffres, c’est une nouvelle géographie française de la vulnérabilité : certains territoires concentreront demain des métiers fortement exposés, des filières agricoles sensibles et des populations fragiles. A l’horizon 2050, huit départements devraient ainsi cumuler plus de 10 % d’emplois potentiellement très exposés, plus de 12 % d’habitants âgés de 75 ans au moins et plus de trois jours par an au-dessus de 35 °C.
L’Aude, les Pyrénées-Orientales et les deux départements de Corse associeraient ainsi vieillissement démographique et multiplication des nuits tropicales, ces nuits à plus de 20 ºC où la température ne descend plus suffisamment pour permettre au corps de récupérer – la chaleur nocturne est le facteur déterminant de surmortalité. Ailleurs, la plus grande diversité des métiers, des productions et des profils sociodémographiques est un facteur de résilience, qui devrait réduire la probabilité qu’un même épisode perturbe simultanément le travail, l’alimentation et la protection des populations.
Au passage, on notera que la chaleur extrême est aussi un révélateur brutal des inégalités françaises. Les quartiers les plus minéralisés sont souvent les plus pauvres ; les logements les moins adaptés sont souvent occupés par les populations les plus vulnérables ; et les métiers les plus exposés sont aussi parmi les moins protégés. L’accès à la fraîcheur pourrait ainsi devenir une nouvelle ligne de fracture sociale.
Les entreprises, nouveaux refuges climatiques
Ce qui signifie, aussi, que les entreprises vont devoir anticiper le rôle qu’elles voudront jouer pour les villes et les territoires dans un monde à 50 ºC. Une large part des espaces accessibles et rafraîchis dans les métropoles repose déjà sur des actifs privés. En Californie, des chercheurs ont montré que lors des épisodes de chaleur extrême, les principaux refuges de fraîcheur utilisés par les habitants ne sont pas toujours les centres désignés par les pouvoirs publics (bibliothèques, centres sociaux…) : près de 90 % des visites observées se font dans des lieux accessibles au public utilisés comme refuges thermiques, principalement des centres commerciaux climatisés.
Dans un monde de chaleur extrême, les entreprises sont appelées à progressivement devenir des infrastructures de résilience. Pas forcément parce qu’elles l’auront choisi de manière volontaire, mais parce qu’elles détiennent déjà les bâtiments, les réseaux, les capacités logistiques, les espaces frais, ombragés ou climatisés, les flux alimentaires, les moyens de transport ou les capacités d’investissement dont dépendra une partie croissante de notre capacité collective à « tenir la chaleur ».
Certaines entreprises montrent déjà la voie : des foncières transforment les cours d’immeubles et les îlots urbains en véritables refuges climatiques ; des distributeurs réfléchissent à leur rôle dans la continuité alimentaire lors d’épisodes de chaleur extrême ; des entreprises du BTP adaptent les horaires et les protections de leurs salariés ; des hôteliers accueillent des personnes vulnérables pendant les canicules ; et des assureurs vont au-delà de la réparation des dommages pour encourager la prévention et l’adaptation des territoires. Mieux encore : d’autres commencent à rénover ou à transformer leurs espaces et bâtiments, non pas à coups de climatiseurs, mais en cultivant l’ombre, la présence du végétal ou de l’eau, et la ventilation naturelle pouvant transformer leurs bureaux ou magasins en précieux îlots de fraîcheur.
Mais ces initiatives restent balbutiantes : la plupart des entreprises sont loin d’avoir appréhendé l’impact que ces chaleurs pourraient avoir sur leurs activités, et leur rôle sociétal dans ce monde nouveau. Alors qu’elles parlent climat depuis plus de quinze ans, seules 16 % des petites et moyennes entreprises (PME) et des entreprises de taille intermédiaire ont déjà réalisé un diagnostic de vulnérabilité climatique selon Bpifrance, et 12 % ont déjà défini une stratégie en matière d’adaptation.
Pour avancer, il leur faudra mieux territorialiser la compréhension des risques (selon les filières, les sites, etc.), mais aussi déployer de nouvelles coopérations avec des acteurs publics et privés. Il y a là, sans doute, une nouvelle frontière de la transition. En tout cas, il ne s’agit plus seulement d’éviter un monde à 50 ºC. La question devient aussi : comment continuer à y vivre ensemble ? Et quel rôle les entreprises sont-elles prêtes à jouer demain pour préserver l’habitabilité même des territoires dont dépend aussi leur avenir ?

